L’agent S100B et ses lésions dangereuses

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Elle s’appelle S100B, c’est une protéine et à Clermont, depuis trois ans, elle décide si les rugbymen victimes de commotion cérébrale sont aptes à rejouer ou non. Une première mondiale.

Champions Cup. Exeter-Clermont. 47ème minute. Fritz Lee sort. Protocole commotion. 54ème minute. Damien Chouly sort. Protocole commotion. Le staff médical de l’ASM prépare ses tubes de prélèvement: à la fin du match, les deux troisième-ligne auront droit à leur prise de sang. Objectif: traquer la protéine S100B.

La PROTéine S100b, c’est quoi ?

La protéine S100B sert à diagnostiquer les traumatismes crâniens dans quelques services d’urgences hospitalières, comme celui du CHU de Clermont-Ferrand. Là-bas, c’est l’équipe du professeur Vincent Sapin, chef du service de biochimie médicale, et de son confrère le docteur Damien Bouvier qui travaille sur ce biomarqueur.

Au pays de l’ASM, le rugby n’étant jamais bien loin, et , au rugby, la commotion cérébrale n’étant jamais bien loin non plus, on étudie depuis 2014 la S100B des joueurs clermontois.

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Une protéine S100B bien joviale

D’autres sports avaient déjà établi des corrélations entre cette protéine et le nombre de coups reçus (boxe), de choc subis (foot US), de têtes (football) ou de sauts (basket) effectués. Mais aucune recherche au monde n’avait été menée en rugby à XV sur cette protéine aux airs de confettis qui passe dans le sang quand les astrocytes (les cellules qui interviennent dans la protection des neurones) qui la contiennent meurent sous le choc lors d’une commotion. « Il s’agit d’une sorte de carburant indispensable au fonctionnement des cellules », explique le professeur Jean Chazal, neurochirurgien du CHU de Clermont-Ferrand, et responsable de la cellule médicale de l’ASM. Rien à voir avec Claire donc… « Quand le réservoir laisse fuir le carburant, c’est l’alerte d’une souffrance cérébrale » explique-t-il.

Première étape, établir le taux sanguin de base de chaque joueur, les variations individuelles de cette protéine étant importantes, dépendantes, par exemple, de la pigmentation de la peau. Sur la saison 2014-2015, le taux individuel des joueurs de l’ASM s’établit de 0.02 à 0.15 microgramme par litre (0.05 µg/l en moyenne). « Des taux de base faibles et constants au long de la saison, qui correspondent à ceux que l’on trouve au sein de la population générale, ce qui est rassurant », analyse le docteur Mathieu Abbot, l’un des médecins de l’ASM.

Post-match, ce taux sanguin passe à 0.23 µg/l, relié au nombre de contacts subis. Chez des joueurs commotionnés, on arrive à des moyennes de 0.30 µg/l après une rencontre et de 0.06 µg/l au bout de trente-six heures. « On sait que la protéine S100B apparaît dans le sang trente minutes après le choc, qu’elle atteint son pic au bout de trois heures, et que sa concentration diminue ensuite de moitié toutes les quatre-vingt-dix minutes, précise Vincent Sapin. C’est une protéine fugace qui revient très vite à un taux normal s’il n’y a plus de relargage cérébral. » D’où l’importance de la prise de sang à trente-six heures, plus encore, peut-être, que celle pratiquée dans les trois heures après le match.

Si – et tant que – le joueur n’a pas retrouvé son taux de base, c’est que le cerveau est encore marqué biologiquement, donc repos. « Il y en a toujours qui nous répètent: « Tu dis que j’ai une commotion, mais moi j’ai juste mal au cou. » Maintenant, on peut répondre: « Tu as encore un taux anormalement élevé, donc pas de terrain ! » sourit Jean Chazal.

top 14, COMMOTION CÉRÉBRALE ET PROTÉINE S100B

Le docteur Bernard Dusfour, président de la commission médicale de la Ligue, connaît bien ces discours. « Il est fondamental qu’un joueur blessé ne joue pas. C’est pour cette raison que l’expérience de l’ASM nous a beaucoup intéressé. » Et comme passer à un stade d’expérimentation à une plus grande échelle intéressait beaucoup l’équipe de médecins-chercheurs pour valider ses résultats (sur la saison 2014-2015, l’ASM n’a compté que cinq commotions), son projet de recherche a été proposé à l’Observatoire médical du rugby français. Non seulement l’autorisation a été donnée de lancer l’étude sur tout le Top 14 dès cette saison, mais c’est la section scientifique de la Fédération internationale qui la finance. L’opération s’élève à 100 000€. Mais cela vaut le coût.

Les biostatisticiens du CHU de Clermont ont calculé que suffisamment de données auront été collectées à la fin de la saison pour rendre un avis. Si les résultats de ce projet de recherche démontrent à l’échelle nationale une corrélation entre les variations de la protéine S100B et la commotion cérébrale, ce dosage pourrait intégrer le suivi longitudinal officiel. Et offrir au rugby un instrument de plus pour protéger les joueurs.

Un outil biologique précieux: d’ici Juin 2017, on devrait avoir dénombré environ 70 commotions en Top 14. Dont 36 sur Florient Fritz uniquement…blague.


Source:

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Par Chrystelle Bonnet, dans le magazine L’Equipe.

A découvrir demain, samedi 5 novembre 2016, en supplément du quotidien L’Équipe : la nouvelle formule de l’hebdomadaire L’Équipe Magazine. Qui s’appelle désormais L’ Équipe.