Le rêve ultra américain du Français Hervé Talabardon

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C’est le money time, la dernière ligne droite. Il est 23 h 35 le dimanche 28 juin quand Hervé, accompagné de sa voiture suiveuse,  entre dans les rues désertes de Rouzerville en Pennsylvanie. La pluie et les cols des Appalaches sont enfin derrière lui. Ce passage obligatoire à la time station 50 lui offre l’opportunité d’une dernière pause avant l’arrivée. Après plus de douze jours d’efforts et 4 638 km, le dossard 527 n’a plus que… 212 km à parcourir en moins de quatorze heures pour être dans les délais.

La marge de manoeuvre reste, comme depuis le départ, étroite mais bel et bien réalisable. Erreur de parcours, pénalité ou perte de temps inutile sont proscrites. La pression monte au sein du camping-car. Les huit membres de son équipe d’assistance s’attèlent à leurs tâches.

Jean-Marc Marino, ancien équipier de Peter Sagan, est derrière les fourneaux. Mon frère Sébastien, reconverti en miné-ostéopathe, prépare les crèmes et les pansements pour soigner une plaise persistante à la selle alors que Fanny Bassetti, l’autre kinésithérapeute, monte la table de massage. De mon côté, en tant que crew chief, j’annonce un arrêt d’une heure, sieste comprise.

Mais, à l’entame de la dernière nuit, notre père n’écoute plus personne. Impossible de le raisonner, il veut repartir rapidement. Le stress, la fatigue ou tout simplement l’envie d’en finir en sont probablement les causes. Juste le temps d’une soupe et d’un changement de cuissard et le voilà de nouveau sur son vélo.

UN ACCIDENT COMME UN DECLIC

Cette nervosité naissante nous est presque fatale. Dans l’urgence, un temps mort s’improvise quelques kilomètres plus tard. En effet, des paroles incohérentes lors de nos échanges radio ajoutées à une conduite zigzagante nous forcent à interrompre sa progression pour sa propre sécurité. Commence alors un songe nocturne sur le parking d’une station-essence fermée du Maryland.

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Quand le Kansas ressemble à la Meuse.

Installé confortablement sur la banquette arrière
de la voiture, le coureur cycliste équipé d’un masque opaque, de boules Quies et d’un oreiller dort profondément pendant que sa crew spécule, elle sur les différentes scénarios possibles autour d’une des pompes. Après maints calculs, Stevan Mrksic, le mécano en titre, mon frère et moi
optons pour le laisser encore rêver une bonne heure du port de plaisance d’Annapolis en croisant les doigts pour que cette halte lui soit salutaire…

« JE PENSAIS QUE MES AVENTURES AU LONG COURS ÉTAIENT ARRIVÉES À LEUR TERME. MAIS, RÉTABLI, J’AI VOULU FINIR SUR LA NOTE LA PLUS FOLLE QUI SOIT: FAIRE LA RAAM, À 69 ANS! »

Pour mieux comprendre ce qui l’a motivé à relever un tel défi, il nous faut rétro-pédaler sur deux années. Lors d’un entraînement en juillet 2013, Hervé est victime d’un chauffard suisse qui le laisse inerte sur les pentes du Sustenpass, avec un éclatement de la rate. « Je pensais que mes aventures au long cours étaient arrivées à leur terme. Mais, rétabli, j’ai voulu finir sur la note la plus folle qui soit: faire la Raam, à 69 ans ! »

C’est ainsi qu’après s’être imposé à  plusieurs reprises sur les ultras comme Bordeaux-Paris (1990-1992-1994) ou Paris-Brest-Paris (1995-2007) et après avoir involontairement validé son ticket d’entrée lors de la Race Around Slovenia en mai 2013, il se décide à franchir l’Atlantique pour participer à la course cycliste la plus difficile au monde. Mais, avant de s’envoler pour Oceanside en Californie, cet ancien banquier doit négocier avec les siens sur le bien-fondé de son rêve américain.

PROMU DIRECTEUR SPORTIF

Son âge est-il un frein à ses envies ? Pour le savoir, un test grandeur nature s’organise en septembre 2014. Hervé réalise de façon probante un petit Tour de France en cinq jours sur une base quotidienne de 300 km. Il effectue ensuite des tests médicaux au CHU de Rennes sous le contrôle du docteur Jean-Jacques Menuet, médecin de l’équipe Bretagne-Séché Environnement. Le moteur semble bon, seule la carrosserie laisse un peu à désirer.

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« C’est la dernière ligne droite » qu’ils disaient.

Rassurée, la famille Talabardon prend alors des airs d’équipe professionnelle. Adeline, son épouse, devient chargée de toute la logistique. Sébastien hérite naturellement du pôle médical. Quant à moi, je suis promu directeur sportif pour le compte d’un seul coureur ! Deux mois avant le départ, la préparation physique se termine par une semaine choc où Hervé s’inflige un double Paris-Brest-Paris. Il effectue 375 km par jour soit la base kilométrique minimum qu’il devra réaliser par tranche de vingt-quatre heures sur la Raam pour espérer terminer en moins de 12 jours et 21 heures. « J’ai pu me rendre compte de l’énormité de la tâche qui m’attendait en juin ! Cela ne s’est pas trop mal passé, la seule inconnue étant la chaleur de Californie que je n’ai pas pu reproduire en Bretagne », s’inquiète-t-il à juste titre.

Le retraité, devenu athlète de haut niveau en un an et demi, est fin prêt. Il n’est pas loin de partager l’avis de Christophe Strasser, le prodige autrichien déjà triple vainqueur et recordman de la Raam en 7 jours, 15h et 56 minutes, qui, à 33 ans, prétend que les trois piliers d’une réussite sur cette course sont le physique, le mental et l’équipe d’assistance. « Pour cette dernière, je n’ai aucune inquiétude, j’ai ma dream team personnelle. Pourvu que les deux autres points soient de la même qualité », doute-t-il quelques heures avant le grand départ. Mais, avouons-le, c’est bien toute l’équipe qui s’est hissée au niveau d’un physique et d’un mental hors norme. Pourtant, qu’elle fut dure cette route entre le Pacifique et l’Atlantique, que de moments au bord du KO, que de souffrances ! La chaleur d’abord. Insupportable dans le désert d’Arizona avec une pointe à 51°, elle le contraint à rouler toute la nuit et à s’arrêter en milieu d’après-midi, le deuxième jour après 550 km, pour s’autoriser enfin une première pause de quatre heures.

LES TOBOGGANS SANS FIN

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Hervé fait le pont.

Notre stratégie axée sur le biorythme ne s’installe durablement qu’à partir de Monument Valley et des longs cols des Rocheuses. Elle se résume à une sieste de trente minutes la journée et à un somme de deux heures et demie en milieu de nuit. Le reste du temps, Hervé tourne les jambes inlassablement comme sur ces interminables lignes droites du Kansas aussi démoralisantes que longues.

Mais le pire est à venir avec les rollers endless de l’Ohio. « Comme je l’ai maudite cette annotation du road book qui peut se traduire par « toboggans sans fin ». Je sais maintenant ce que veut dire rollersssss endlesssss », souffle-t-il, encore usé par ces autoroutes dénuées de zones plates. Et puis le bouquet: une chute à plus de 50 km/h, dans une descente à la sortie des terribles bosses de la chaîne des Appalaches, manque miraculeusement de la contraindre à un abandon si proche du but. Enfin, après une dernière nuit agitée, la délivrance sur les bords de l’Atlantique est grande et émouvante pour l’ensemble de la team 527. Hervé entre ainsi dans le club très fermé des 200 finishers de la Race Across America.

UN VOYAGE INITIATIQUE

Dans son petit espace protégé à l’arrière du camping-car, Hervé avait scotché quatre pages manuscrites qui résumaient sa préparation psychologique et étaient censées lui donner coeur à l’ouvrage. Sur l’une d’elles était écrit: « C’est impossible, dit l’orgueil ; c’est risqué, dit l’expérience ; c’est trop tard, dit la raison ; donne lui encore une chance, murmure le coeur. »  « Cette phrase a guidé toute ma préparation et pourrait résumer à elle seule ma ligne de conduite dans ce long chemin qui m’a mené à Annapolis. Beaucoup plus qu’une course folle, la Raam a été pour moi un voyage initiatique dans un formidable environnement familial et amical », dévoile le guide de ce trip insensé.

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Une belle ribambelle de trophées.

Couronné du statut très prisé de finisher, et du titre de lanterne rouge de l’édition 2015, Hervé est aussi devenu le nouveau recordman de l’homme le plus âgé ayant terminé la Race Across America.

L’exploit est immense, le contrecoup pourrait être terrible. Mais Hervé a un remède à ses futurs maux. « Le temps perdu à rouler dans le canard de l’Arizona, sous les trombes d’eau de l’Illinois, c’est du temps retrouvé pour se faire des souvenirs collectifs et pour affronter plus tard les jours gris. »

Vous pouvez revivre les derniers kilomètres sur la RAAM du dossard #527. L’exploit est au bout de cette vidéo:

 


Sources:

Images:

Instagram d’Hervé Talabardon: https://www.instagram.com/hervetalabardon/

Texte

Texte par Yannick Talabardon, dans Vélo Magazine, le numéro 535 du premier magazine de cyclisme en France.

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